AAC Revue des Sciences Sociales N°78/2027

Calendrier: 15 mai 2026 : réception des propositions sous forme d’un résumé de 4 000 signes maximum, espaces compris, précisant le titre de la proposition, le cadre théorique, le corpus, le terrain et la méthodologie. Le résumé doit comporter également une bibliographie (hors 4 000 signes) et une courte présentation des auteur·rices.  Si la proposition est acceptée, l’ article complet (40 000 signes maximum, espaces compris) sera à soumettre au plus tard le 15 octobre 2026 pour une publication fin 2027.


“Le récit et la mort forment ainsi un couple étonnant, chacun semblant, dans son essence propre, être la négation de l’autre. La mort, comme achèvement, pourrait être considérée comme l’horreur narrative, la fin de toute narration. Le récit est au contraire, inévitablement, au Commencement.” (Les narrations de la mort, Bertrand, Carol, Pelen, 2017 : 5)

La question des productions biographiques suscite l’intérêt des chercheurs depuis de nombreuses années à travers les disciplines. Ces récits se donnent à voir de manières différenciées selon les époques et les biographiés. Ainsi, au Moyen-âge, les hagiographies et les vies des martyrs se présentent comme des modèles exemplaires pouvant guider les croyants dans l’imitation du Christ (Fabre, Jamin, Massenzio, 2010). Plus proche de nous, les récits biographiques ont souvent été ceux des « grands hommes », proposant des narrations héroïsées de figures remarquables (Centlivres, Fabre et Zonabend, 1999). Les années 1970 semblent, de ce point de vue, avoir constitué un tournant, où l’intérêt du grand public pour les récits biographiques a été renouvelé, tandis que les biographiés étaient de plus en plus fréquemment des personnes aux vies « ordinaires », à l’instar de ce meunier du Frioul au cœur du célèbre ouvrage de microhistoire de Carlo Ginzburg (1976). 

Pour l’anthropologie et la sociologie, les « récits de vie » recueillis, produits, analysés permettent de saisir l’intimité et la complexité de la vie sociale, en particulier celles des groupes subalternes, marginalisés ou silenciés, qui n’ont pas toujours accès à la parole légitime. Ces récits de vie, à travers un travail de reconstruction narrative (Bourdieu, 1986), participent à une mise en ordre et une mise en sens du monde. Dans les mêmes années, la vulgarisation des théories psychologiques a participé à renforcer l’intérêt pour ces récits de soi, au point de voir surgir une véritable « injonction biographique » (Astier et Duvoux, 2006). Cette injonction biographique s’est notamment incarnée dans un contexte social et politique nouveau, accordant au témoignage individuel un crédit toujours plus grand – c’est « l’ère du témoin », décrite par Annette Wieviorka (1998). Sous la forme du témoignage, le récit de vie devient un outil pour saisir l’expérience vécue – et notamment celle des « sans-voix ». Là où la biographie a « longtemps été en Occident un genre littéraire à visée exaltante, édifiante et divertissante » (Fabre, Jamin, Massenzio, 2010), la littérature du témoignage vise à devenir un instrument de transformation du social, un appel à l’action politique (Ollé, 2004, 2007)

Si les récits des vivants permettent d’éclairer des réalités sociales occultées ou d’appeler à l’action, les récits des morts ne sont pas en reste. Les narrations qui émergent autour des morts, en particulier ceux produits par la violence, constituent bien souvent l’occasion d’énoncer des vérités qui outrepassent la vie particulière du défunt, pour soulever les enjeux politiques attachés au contexte de leur mort (Clavandier, 2019 ; Sorrentino, 2018) et transformer les régimes de vérité en place (Foucault, 2012). 

Dans ce numéro, nous souhaitons nous intéresser à un type particulier de productions biographiques : celles qui concernent les morts produits par la violence (directe ou structurelle). Les articles pourront par exemple se centrer sur des victimes ayant subi un destin matériel et/ou mémoriel heurté, traversé par des processus de dépersonnalisation ou d’effacement identitaire, à l’instar des victimes anonymes de violences de masse (Anstett et Dreyfus, 2014), de corps disparus, inhumés sans rituel ou dans des fosses communes, etc. Les contextes de violences de masse, de désastres ou de pandémies produisent des morts dont le destin est souvent marqué par la perte d’identité, qu’elle résulte d’un effacement volontaire par les perpétrateurs, d’une défaillance des systèmes ordinaires de prise en charge des corps morts, ou des deux (Baraybar, Robin Azevedo, 2022 ; Anstett, Carol, Renaudet, 2023 ; Teboul, Duterme, 2024). Sans se limiter aux cas de violences de masse, il s’agit d’interroger les productions biographiques autour de défunts victimes de violences comme modalité spécifique de mise en récit du passé. 

Les mises en récits auxquelles il est ici fait référence peuvent relever d’une recherche rigoureuse de vérité historique, mais aussi de la reconstruction ou de la réinvention des parcours de vie des défunts. Elles peuvent s’attacher à démontrer la singularité d’un mort, ou au contraire à restituer un parcours « ordinaire » doté d’une valeur d’exemplarité. La production biographique peut dans ces contextes apparaître comme une manière de combler un manque : non seulement celui laissé par la mort, mais aussi par l’absence de traces matérielles, de corps ou encore de rites appropriés. 

En ce sens, cette réflexion s’inscrit dans le prolongement des travaux produits sur la vie posthume des restes humains, qu’il s’agisse de leur « vie politique » (Verdery, 1999) ou de leur « vie scientifique » (Ferrandiz, 2016 : 249). Les riches travaux existant autour des restes humains ont mis en évidence la manière dont la transformation des sensibilités funéraires au regard du traitement des cadavres, au moins dans les contextes occidentaux, a mené à faire une place de plus en plus grande au soin du corps et à la personnification (Bertrand et Carol, 2016 ; Clavandier, 2019). Dans les contextes où les restes humains ont été produits par la violence, ils agissent sur et font agir les vivants (Kromptich, Fontein, Harries 2010), notamment à travers les pratiques de commémoration ou de patrimonialisation (Anstett et Dreyfus, 2015 ; Ferrandiz et Robben, 2015). 

Nous nous intéressons ici aux productions biographiques qui concernent ces morts « actifs ». En l’absence de rituel, d’objet ou de lieu de mémoire, l’œuvre narrative peut contribuer à la « “ré-animation” du défunt (…) en refondant [son] individualité » (Losonczy, 2003 : 197). Ainsi, il peut s’agir de lui réinventer une identité, de mettre en ordre les éléments de sa vie et de poursuivre son existence autrement, en produisant un récit situé à la frontière entre mémoire individuelle et mémoire collective d’une part, et entre enjeux subjectifs et enjeux politiques d’autre part. La production biographique peut ainsi participer d’une volonté de rendre une forme de complétude ou de justice au disparu, parfois presque d’annuler symboliquement le crime. Elle vise également, dans certains cas, à contrarier ou renverser le projet criminel initial en restituant dignité et humanité aux morts. Ces pratiques répondent parfois au sentiment d’inachèvement, d’incomplétude, mais aussi d’oubli, ou de non-reconnaissance du statut de victime. 

Comme le rappellent Fabre, Jamin et Massenzio (2010),

 Tout discours biographique est le résultat d’une partie à trois joueurs. Il y a le biographié, produit de l’application d’un état civil à un corps animé et à une masse indistincte de relations, d’événements, d’affects et de pensées circonscrits dans un temps et un espace ; il y a le biographiant toujours placé en position de décalage, personnel ou temporel, par rapport à la vie dont il récupère l’écheveau embrouillé […] ; il y a enfin le biographe qui va mettre en intrigue la matière biographique en négligeant, en camouflant ou, au contraire, en laissant entrevoir les « coups » joués par les deux autres partenaires, et avec eux. 

Les propositions de communication pourront s’attacher à éclairer différents aspects qui touchent à la fois au biographié, au biographiant et au biographe : 

  1. Les intentions des biographes

Il s’agit d’apporter un éclairage sur les intentions des biographes : qu’est-ce qui motive leur mobilisation ? Qu’est-ce qui pousse les artisans des récits biographiques à s’intéresser à ce ou ces mort(s) ? Quels objectifs poursuivent-ils ? On pourra ainsi examiner les différentes raisons qui amènent ces acteurs à juger « important » ce travail biographique : motivations mémorielles, volonté de combler un manque ou une injustice, souci de rendre visible un mort négligé ou non reconnu comme victime, ou encore désir de transmettre un héritage moral ou historique. En quoi la narration matérialise-t-elle l’absence et/ou la vie de la personne défunte ? Il s’agira également d’interroger la manière dont ces intentions s’inscrivent dans des cadres sociaux, politiques ou éthiques plus larges qui donnent sens à leur engagement.

  • Les techniques narratives

Un autre aspect qu’il nous semble essentiel d’interroger concerne les techniques et les supports de ces reconstructions biographiques, ceci afin de comprendre comment s’élabore la (re)construction de la figure du défunt.

Les méthodes employées par le biographiant relèvent-elles d’une démarche scientifique et/ou historique (recherches archivistiques, mobilisations de méthodes scientifiques, médico-légales, ethnographiques, ou journalistiques, recueil de souvenirs) ou de méthodes moins ancrées dans la rationalité (prise de contact onirique avec les défunts, etc.) ? Quels sont les outils de légitimation du récit produit ? À quel(s) public(s) est destiné le récit produit, et sur quel(s) support(s) circule-t-il ? (ouvrages, films, documentaires, créations artistiques ou littéraires, etc.).  Comment les dispositifs médiatiques, leurs ressources et leurs limites influencent-ils la manière dont ces biographies posthumes prennent forme et circulent ?

  • Les relations entre le biographe et « son » biographié 

Enfin, un troisième aspect invite à interroger la position du biographiant (enquêteur, narrateur) et ce qui se joue en termes d’affectivité avec le défunt et/ou des usages politiques du passé dans la production de la narration. Le travail de narration biographique peut s’étirer dans le temps et devenir l’œuvre d’une vie. Dans certains cas, la quête d’informations, ses aléas, voire ses échecs est elle-même intégrée dans la production du récit. Quels liens se tissent alors entre le défunt et celui qui le met en récit ? Inversement, la figure du biographe peut s’effacer totalement derrière celle du mort biographié. On peut alors s’interroger sur les « effets de réel » produits par le récit et questionner la production posthume d’un discours quasi testimonial du défunt, faisant écho aux débats existant sur les témoignages et biographies des vivants (Heinich, 2010). 

L’hypothèse que nous formulons est que ces narrations posthumes peuvent relever d’un acte de restauration, voire de réhabilitation dans lequel les biographes semblent s’engager à « réparer les morts ». Cette approche permet d’interroger les enjeux mémoriels attachés à la pratique particulière de la reconstruction posthume des biographies de défunts victimes de violence, de leur mise en récit et de de leur diffusion. 

À partir de la présentation d’études de cas spécifiques, fondées sur des enquêtes empiriques originales en anthropologie, sociologie, histoire, sciences politiques, géographie humaine, ce numéro entend apporter un éclairage sur une modalité mémorielle et relationnelle singulière, marquée par la production d’une biographie qui peut prendre une autre forme que l’écriture (récit oral, audiovisuel, formes artistiques ou créatives, etc.) 

Nous accorderons une attention particulière aux propositions qui portent sur des cas où le travail de reconstruction et de narration de la biographie des morts est réalisé par des individus à qui n’en incombe pas la responsabilité légale (experts médico-légaux, acteurs des systèmes judiciaires) ou morale (membres de la famille directe) mais qui choisissent d’assumer la prise en charge de victimes délaissées ou oubliées (Kobelinsky et Rachédi, 2023 ; Kobelinsky et Furri, 2024). 

Modalités de soumission et calendrier prévisionnel

Les résumés d’articles sont à envoyer au comité éditorial ainsi qu’aux coordinatrices du dossier avant le 15 mai 2026, aux adresses suivantes :

– rss@misha.fr

– clara.boutet@unistra.fr

– cduterme@unistra.fr

– jteboul@unistra.fr

Le format attendu est une proposition de 4 000 signes maximum, espaces compris, précisant le titre de la proposition, le cadre théorique, le corpus, le terrain et la méthodologie. Le résumé doit comporter également une bibliographie (hors 4 000 signes) et une courte présentation des auteur·rices.

Les articles en français et en anglais sont acceptés. 

Si la proposition est retenue, l’article complet (40 000 signes maximum, espaces compris) est à soumettre au plus tard le 15 octobre 2026. 

La publication du dossier (versions électronique et papier) est prévue fin 2027.

Bibliographie

Anstett Elisabeth et Dreyfus Jean-Marc (éds), 2015. Human remains and mass violence, Manchester, Univ. Press.

Anstett Elisabeth et Dreyfus Jean-Marc (éds), Destruction and human remains. Disposal and concealment in genocide and mass violence, Manchester, Univ. Press. 

Astier Isabelle et Duvoux Nicolas, 2006. La société biographique : une injonction à vivre dignement, Paris, L’Harmattan.

Baraybar José Pablo et Robin Azevedo Valérie, 2022. “Peruvian thanatoscape and posthumous biographies of prisoners : dispersion and re-appropriation of undesirable corpses”, Death Studies, 47(6), 714-726.

Bertrand Régis, Carol Anne, Pelen Jean-Noël, 2005. Les narrations de la mort, Presses universitaires de Provence.

Bertrand Régis, Carol Anne, 2016. Aux origines des cimetières contemporains. Les réformes funéraires de l’Europe occidentale. XVIIIe-XIXe siècles, Aix en Provence, Presses universitaires de Provence.

Boucheron Patrick, 2019. La Trace et l’aura : vies posthumes d’Ambroise de Milan (IVe-XVIe siècle), Paris, Éditions du Seuil.

Bourdieu Pierre, 1986. « L’illusion biographique », Actes de la recherche en sciences sociales, 62-63, p. 69-72. 

Carol Anne, Renaudet Isabelle, 2023. Des morts qui dérogent : à l’écart des normes funéraires XIXe-XXe siècles, Presses universitaires de Provence. 

Centlivres Pierre, Fabre Daniel et Zonabend Françoise, La Fabrique des héros, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme (coll. « Ethnologie de la France »), 1999.

Clavandier Gaëlle, 2019. « De nouvelles normes à l’égard des restes humains anciens : de la réification à la personnalisation ? », Canadian Journal of Bioethics, 2(3), 79-87.

Dornier Carole et Dulong Roland (dir), 2005. Esthétiques du témoignage, Paris, Édition de la Maison des Sciences de l’Homme.

Fabre Daniel, Jamin Jean, Massenzio Marcello, 2010. « Jeu et enjeu ethnographique de la biographie », L’Homme, 195-196, p. 7-20. 


Ferrándiz Francisco et Robben Antonius (éds), 2015. Necropolitics. Mass Graves and Exhumations in the Age of Human Rights, Philadelphie, University of Pennsylvania Press.

Ferrándiz Francisco, 2016. « From Tear to Pixel. Political Correctness and Digital Emotions in the Exhumation of Mass Graves from the Civil War », dans Luisa Elena Delgado, Pura Fernández et Jo Labanyi (dir.), Engaging the Emotions in Spanish Culture and History, Nashville, Vanderbilt University Press, pp. 242-261.

Foucault Michel, 2012. Du Gouvernement des vivants. Cours au Collège de France 1979-1980, Paris, Seuil.

Ginzburg Carlo, 1980 [1976]. Le Fromage et les vers. L’univers d’un meunier au XVIe siècle, Paris, Aubier.

Gugelberger Georg et Kearney Michael, 1991. Voices for the Voiceless: Testimonial Literature in Latin America. Latin American Perspectives, 18-3, p. 3–14. 

Heinich Nathalie, 2010. « Pour en finir avec “l’illusion biographique” », L’Homme, 195-196, p. 421-430. 

Kobelinsky Carolina et Rachédi Lilyane, 2023. Traces et mobilités posthumes. Rêver les futurs des défunts en contextes migratoires, Paris, Pétra.

Kobelinsky Carolina et Furri Filippo, 2024. Relier les rives, Paris, La Découverte.

Krmpotich Cara, Fontein Joost, Haries John, 2010. « The substance of bones : The emotive materiality and affective presence of human remains », Journal of Material Culture, 15(4), p. 371-384. 

Losonczy Anne-Marie, 2003. “Violence sociale et ritualisation de la mort et du deuil en Colombie”, Autrepart, 26, p. 187-199.

Ollé Marie-Louise, 2004. « L’écriture du vrai. Trois femmes guatémaltèques dans la tourmente de la guerre » in Gaudart F-C., Suárez M. (dir.), Formes discursives du témoignage, Toulouse, Éditions Universitaires du Sud, p. 223 -236. 

Ollé Marie-Louise 2007. « Re-présenter l’horreur. Témoignages de la guerre des 36 ans au Guatemala », in Dornier C., Dulong R. (dir.), Esthétique du témoignage, Paris, Maison des sciences de l’homme, p. 107-122. 

Sorrentino Paul, 2018. « Corps perdu, corps trouvé », Terrain, 69, p. 114-127.

Sorrentino Paul, 2018. A l’épreuve de la possession. Paris, Société d’Ethnologie. 

Teboul Jeanne, Duterme Clara, 2024. « Restes inquiets. Matérialités et mémoires contrariées des morts », Anthropologie & Sociétés, vol. 48(3), p. 11-18. 

Verdery Katherine, 1999. The Political Lifes of Dead Bodies, New York, Columbia University Press.

Wieviorka Annette, 1998. L’Ère du témoin, Paris, Plon.


OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Clara Boutet (25 février 2026). AAC Revue des Sciences Sociales N°78/2027. Faire siens les morts incertains. Consulté le 11 octobre 2026 à l’adresse https://primi.hypotheses.org/2498


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